Gaston Vedel ou LA PASSION DE L'AVENTURE avec son ange gardien!         

        Pierre Bourlier  

 - LA PASSION DE L'AVENTURE, ou Gaston Wedel   
 - BUCHENWALD MATRICULE 76888   
 - LE TEMPS DE L'OUBLI  LE TEMPS DE LA MÉMOIRE    

Pierre Bourlier évoque pour vous  "Le Temps de l'Oubli... Le Temps de la Mémoire"
Conférence Avril 1995.  fichier MP3 de 24 MO, 1 heure 30 à 56000 

Dernière mise à jour/ last updating  13 juin 2009 lepeps 
Extrait intégral de "Les signes du destin", publication privée, par Pierre Bourlier, avec son autorisation.     

Pascal était le quatrième occupant de la cellule 307 de la prison de Fresnes. Il nous avait rejoints, un cheminot communiste, le représentant en France des groupes sionistes et moi-même.
Pascal, c'était son nom de résistant venait de tomber entre les mains de la Gestapo qui dans un premier temps n'avait pas décelé quel était le passé de l'homme qu'elle venait d'arrêter, car sa vie est un vrai roman d'aventure.
Originaire de la région toulousaine, il a eu une enfance difficile. Il s'est engagé pendant le grande guerre. Après un passage au front, il a passé le brevet de pilote.
Le début de ses aventures se situe à l'époque héroïque de l'Aéropostale
(voir Gonflés ou cinglés ? La Ligne en 1923 et 1924) . Il a côtoyé ceux dont les médias ont fait les héros. Il a fait "la ligne". Son avion a pris feu au large de Barcelone et par miracle, il a été repêché par une embarcation et sauvé.
Après son accident Gilbert (le nom qu'il a adopté pour le héros de son livre) a eu droit à un certificat élogieux, mais sa licence fut supprimée pour raisons de santé. Ne se voyant pas vivre la vie d'un petit commerçant province, il part pour Paris, où un ami lui procure un emploi d'inspecteur dans une compagnie d'assurances. Mais il veut voler, il fera "le cirque", c'est à dire qu'il donnera des baptêmes de l'air sur de vieux coucous.
Au bout de trois ans, après une visite médicale, sa licence de transport public est à nouveau validée.
Pendant deux ans encore, il acceptera tout ce qui se présentera: baptême de l'air, meetings, entraînement des pilotes de réserve, convoyages, et essais d'avion pour de petits constructeurs.
Le Ministère de l'Air, où il a des amis, lui parle d'une mission de deux ans en Ethiopie (1). Le Négus veut ouvrir une école d'aviation et voir voler les premiers pilotes éthiopiens pour son couronnement. Gilbert a beau dire que cela ne s'improvise pas, qu'il faut un terrain, des avions appropriés, rien n'y fait, le Négus a décidé. Le Ministère a indiqué que l'école de pilotage c'était sa spécialité et on lui promet, s'il réussit de faire le nécessaire pour qu'il retourne à l'Aéropostale. C'était la carotte, il signe. Voir aussi
"Au service du Negus
Passons sur les difficultés, sur l'opposition de l'ambassade de France, notre homme réussit et deux pilotes volent seuls devant devant le Négus et les ambassadeurs sauf celui de France. 
Le Négus devient Empereur sous le nom de Haïlé Sellasié I. 
Le Maréchal Franchet d'Espérey venu à cette occasion rencontre Gilbert et lui apprend que la France et l'Angleterre ont décidé de laisser les mains libres à Mussolini en Ethiopie. Le Négus n'aura pas les armes promises, ni les appuis diplomatiques dont il a besoin. Gilbert s'écrie: "mais ce sera une trahison et un crime". Le Maréchal lui répond: "... Votre école d'aviation, votre enthousiasme, votre courage sont du domaine du rêve... Vous êtes un brave garçon, cessez de rêver, comme on dit dans l'aviation, dépêchez-vous de faire votre retour au sol." 
Il doit terminer son contrat pour faire honneur à la France. 

Une mission particulière l'attendait. Voilà en raccourci ce qu'il en a rapporté: 
" Lidj Yassou n'avait pas quinze ans lorsqu'il monta sur le trône du grand Ménélik II. Grand, beau et fort, pas très doué, il s'amuse et accumule les erreurs politiques en suivant les conseils des représentants de l'Allemagne et de la Turquie. Blessant les croyances des Ethopiens, il se convertit à la religion musulmane. Ce fut le signal de sa déchéance. Dépossédé de son trône au profit de la fille de Ménélik et du Ras Taffari, il livra bataille, la perdit et fut fait prisonnier. Le Ras Taffari devenu Négus réserve à Yassou un château prison inaccessible, fortement gardé. Nous sommes en juin 1932. Un envoyé du Négus demande à Gilbert de convoyer le prisonnier. Il argue que cela est en dehors de son travail mais il se laisse convaicre. 
Le voyage fut très pimenté, si l'on peut dire, sable dur et sable mou alternant, les camions s'enlisent. Finalement le prisonnier arrivera à bon port. Gilbert s'était fichu dans un drôle de pétrin. Il avait risqué sa vie. Il a réussi. Son contrat est prolongé de quelques mois. 

Ce n'était pas fini. 
Le Somaliland anglais est séparé de l'Ethiopie par une frontière que traversent d'importantes caravanes chargées de produits éthiopiens de valeur qui se rendent dans les ports anglais de Berbéra et Zeila. L'itinéraire suivi permet d'éviter la douane éthiopienne et la voie ferrée Djibouti-Addis- Ababa et de payer les redevances au Négus et au port de Djibouti. Depuis quelque temps les  caravanes sont déviées par les troupes et dirigées vers Aïcha. Les deux ports anglais perdent leurs ressources. Les Anglais accusent (est-ce à tort?) un certain aviateur français d'avoir informé les services du Négus. 
Les services secrets de sa Majesté seront mis à contribution et Gilbert sera empoisonné. Les indigènes lui sauveront la vie avec des remèdes à base de plantes. Après l'accident de Barcelone, deuxième alerte. Il y a en a eu d'autres par exemple une invasion de sauterelles en plein vol. 
Plus tard, il apprendra le triste sort de l'Ethiopie. 

De toutes façons, pour lui la vie va changer; il a 35 ans et le pilote doit se résigner, la période des pionniers est terminée. On lui propose une fonction administrative à Air France. Il hésite, demande le temps de la réflexion puis accepte. Il dira: "Je vois que ma belle aventure est finie, quoique je fasse encore confiance à ma chance pour me réserver des surprises". 
Il est nommé à la direction de la base de Barcelone (2). Pendant six mois, il met tout en ordre, les avions atterrissent et décollent à l'heure, le courrier est acheminé. Puis, c'est la guerre civile. Gilbert est chargé d'assurer le gouvernement de la Catalogne de l'attitude amicale de la Compagnie en plein accord avec le gouvernement de la France. Une nouvelle aventure commençait dont il se serait bien passé. 
Rappelez-vous, des avions pour l'Espagne, les hésitations du gouvernement français. Quel rôle a-t-il joué? 
Il avait obtenu pour pouvoir circuler les coupe-file de tous les groupuscules anarchistes ou autres qui quadrillaient la ville. C'est ainsi qu'il a pu se rendre à la forteresse de Montjuich où étaient emprisonnés les opposants aux révolutionnaires est a obtenu certaines libérations. Le "rouge" faisant libérer un partisan de Franco! Pourquoi? Quel était le motif, d'où venaient les ordres? Pas de réponse, seulement des prémonitions. Lorsque le Maréchal Pétain a été nommé Ambassadeur à Madrid, la presse madrilène, sûrement soudoyée, l'a baptisé non sans raison "V...., le rouge". 

Tout son passé le destinait à rejoindre la résistance. Et un jour à se retrouver aux mains de la Gestapo. C'est ainsi qu'il est arrivé à la prison de Fresnes au mois de juillet 1944, calme, tranquille, réfléchi quoique un peu inquiet. Il tranchait avec les excités que nous étions, assoiffés de nouvelles qui nous apprendraient la marche rapide des alliés sur Paris. Nous étions tellement différents, le sioniste qui avait subi le supplice de la baignoire avait des choses à raconter sur l'avenir qu'il espérait souriant, le cheminot communiste nous parlait des coups de main contre l'occupant, moi, de la jeunesse qui n'attendait qu'un signe pour rattraper le temps perdu sous l'occupation. 

En attendant il fallait tuer le temps et dans notre cellule trop petite pour quatre, nous avions de la vitalité à revendre et de temps en temps le couvercle de la marmite sautait. Nous marchions de long en large en discutant de tout et de rien y compris de bons plats à déguster ensemble au jour L. comme liberté. 

Avec un communiste, un sioniste, un athée et Pascal non étiqueté, les professions de foi sur l'option métaphysique n'étaient pas tristes. Pascal, toujours réservé, nous a dit qu'il avait une conception particulière sans plus. Bien après au retour du camp, l'ayant revu et moi-même ayant fait la démarche, j'ai pensé qu'il devait être franc-maçon. Mais il ne s'est dévoilé. 

Lorsque le gardien est venu annoncer qu'il devait se préparer pour aller à l'interrogatoire à la Gestapo, il a changé de couleur. Il craignait que l'on découvre son vrai nom et ses activités passées et présentes. Il m'avait confié son alliance qui lui avait été laissée, ce qui n'était pas courant, parce qu'à l'intérieur étaient gravées ses initiales et celles de sa femme. 

Nouveau miracle! D'ordinaire, les prisonniers ne revenaient de la Gestapo que tard le soir. Pascal rentre et nous annonce l'affolement de la Gestapo qui brûle les dossiers. Il n'a pas été interrogé. 
Il a donc fait partie du convoi d'évacuation de la prison le 15 août 1944 et nous nous sommes retrouvés à Buchenwald. Il a été affecté au kommando du tunnel de Dora alors que je suis parti pour Leipzig. 

A Dora il a du aller à l'infirmerie pour un abcès a la cornée. Comme il n'y avait pas de médicament, le médecin l'a informé que compte tenu de son affection, il passerait prochainement au four crématoire. Sauf dit-il, si tu acceptes que je t'opère sans anesthésie. Entre deux maux il n'hésite pas, ce sera l'opération. Il est donc rentré en France, à peu près en bon état. 

Au retour, un soir nous buvions le pot de l'amitié. Il y avait Henri le sioniste, lui et moi. Chacun de raconter comment il avait pu survivre en camp de concentration mais aussi la dure réadaptation de la vie, avec ses joies, ses déceptions. Privés de liberté nous avions mis des fleurs un peu partout dans notre décor que nous comptions retrouver au retour. La liberté c'est bon, cela permet de respirer, de souffler, de mieux rythmer les battements de son coeur, de regarder loin devant soi, de sourire à l'avenir, de concrétiser une petite, ô une toute petite partie, de ses rêves. Et nous avions faits. 

Pendant ces échanges, Henri a parlé de son combat, de la lutte pour la création d'un état hébreu. Il demanda à Pascal s'il accepterait de former les pilotes en vue de la reconquête de la Palestine. Et bien, sans hésiter une seconde, Pascal, redevenu Gilbert accepta. Ils fixèrent un nouveau rendez-vous et Pascal a concrétisé son engagement et a ainsi aidé à évincer les Anglais. A-t-il pris ainsi une petite revanche sur la vie dure qu'ils lui avaient fait subir en Abyssinie. Ce n'était pas son genre. Sa passion de l'aventure se pointait, une occasion se présentait, encore une fois il se voulait acteur. 

Je crois que cela suffit. Etait-il prédestiné pour cette vie? Le libre-arbitre a-t-il été possible? En tout cas l'expérience a gagné la partie. On ne peut parler de fatalisme, il avait peut-être en ange gardien! 

Agent du deuxième bureau? Franc-Maçon? les deux? allez savoir. 
Je l'ai trouvé à la D.G.E.R.(direction des études et du renseignement) devenu par la suite le fameux S.D.E.C.E. (service du contre espionnage) C'est tout. Je pense qu'il n'avait pas tout dit et que bien d'autres aventures, ne serait-ce que pendant "sa résistance" aurait une place de choix dans l'histoire. J'ai appris récemment qu'il avait écrit un livre et qu'une suite avait été publié dans les bulletins du Réseau Brutus. J'ai lu avec le plus grand plaisir des détails que j'ignorais. 
Il s'était marié, avait troqué l'incertitude pour la sécurité. "La mort n'a pas voulu de lui, ils l'attendaient à deux, le livre de la sagesse ouvert sur les genoux, celui de l'aventure à jamais fermé". 
    Du moins le croyait-il!
    Cela s'était en 1935. 
Aux mains de la Gestapo, il avait espéré que son épouse ne serait jamais arrêtée, elle le fut mais elle survécut. 
Il nous a quitté en 1991, sa femme également, après s'être retiré dans son "midi", sagement (?) en tout cas sans faire de bruit.                          
Pierre Bourlier, extrait de "Les signes du destin". 
Pascal et Gilbert ne sont d'autres que Gaston Vedel. 
Biographie de Gaston Vedel avec 3 photos de son livre, lien rompu,*ancien lien sur web-archives *nouveau lien  * nouveau lien sur webbackmachine  
Gaston Vedel: biographie par L'ordre de la Libération  
Alias : VIDAL - VILLETTE - MARTIN. 
Gaston Vedel est né le 22 novembre 1899 à Carmaux (Tarn). 
Après des études secondaires au séminaire d'Agen, passionné par les machines volantes, il s'engage, en 1918, pour quatre ans dans l'Armée par devancement d'appel dans le but de devenir pilote. Après six mois passés au front, il est envoyé à l'Ecole d'aviation de Dijon puis obtient son brevet à Istres en juillet 1919. 
Il est ensuite nommé moniteur et instruit à son tour à Avord, Nancy, Luxeuil et Cazaux. Il quitte l'Armée en 1922 avec le grade de sergent.
Se dirigeant ensuite vers l'aviation civile, Gaston Vedel entre le 1er janvier 1923 comme pilote à l'Aéropostale sur la ligne Toulouse-Casablanca. 
En 1930 il est détaché par le Gouvernement Français auprès du Négus en Ethiopie pour former les premiers pilotes éthiopiens, créer des aérodromes, assurer des transports urgents. A l'issue de cette mission il retourne en 1934 à l'Aéropostale comme chef de la Base de Barcelone pendant toute la durée de la guerre civile espagnole. 
A la fin de la guerre d'Espagne, il est nommé chef de Base de Tunis El Aouina et de l'Hydro-Base de Kéréddine jusqu'en 1939. 
Détaché en mission spéciale d'Air-France au Proche-Orient en avril 1939 pour remettre sur pied la Base d'Istanbul, il revient en France en novembre et est rapidement limogé d'Air France par ordre de Vichy pour activité anti collaborationniste. 
Gaston Vedel au début de 1941, entre dans la résistance dans le Lot-et-Garonne en faisant de la propagande gaulliste. 
En 1942, il entre en contact avec Pierre Fourcaud et organise le réseau de renseignement et d'action "Brutus-Vidal". 
Il est le responsable du Mouvement "Victoire" organisant la propagande, la réception d'armes parachutées, l'évasion d'agents vers l'Espagne et la destruction des voies de communication dans le Tarn-et-Garonne et le Lot et Garonne. En novembre 1942 il étend son réseau de la Gironde à la Méditerranée, créant de nombreux sous-réseaux. 
En 1943, sa femme est arrêtée par la Gestapo et déportée en Allemagne. Traqué sans relâche, Gaston Vedel poursuit malgré tout son travail clandestin et organise au premier semestre 1944 le réseau "Bonnet-Darius" à Paris. Il met en place ainsi un étroit réseau de surveillance des activités allemandes et de la Milice. 
Ses agents, échelonnés sur la côte normande, facilitent la tâche des Alliés après le 6 juin 1944. 
Le 4 juillet 1944, il est à son tour arrêté à Paris et emmené rue des Saussaies ; il y est affreusement torturé mais ne dit rien. Emprisonné à Fresnes, Gaston Vedel est déporté en Allemagne le 15 août 1944 par un des derniers convois quittant la capitale. 
Après Buchenwald et Ellrich, il est transféré à Dora où il subit de nouvelles tortures. 
Il est libéré à Dora le 11 avril 1945 par les armées alliées et rapatrié le 19 avril 1945. 
Réintégré par Air-France, il est nommé à la Base de Marseille. En 1946 il est mis à la disposition du Résident Général au Maroc, pour mettre sur pied une société d'aviation franco-marocaine, Air-Atlas, devenue Air-Royal Maroc. En 1948, Gaston Vedel démissionne. 
En 1954 il entre à l'organisme anticommuniste Paix et Liberté devenu depuis 1956 l'Office National d'Information pour la Démocratie Française avec mission d'assurer dans le secteur Rhône, Centre, Alpes, les contacts avec les syndicats libres. 
Gaston Vedel est décédé le 22 juin 1993 à Saint-Paul-Cap-de-Joux (Tarn) où il a été inhumé.

• Commandeur de la Légion d'Honneur
• Compagnon de la Libération - décret du 19 octobre 1945
• Officer of the British Empire
• Commandeur de l'Etoile d'Ethiopie 


Publications
• Le Pilote oublié, Gallimard 1976 
* Avec Jean Dabry  L' Aéropostale, l'Histoire, les Hommes" par l'Amicale des pionniers des Lignes aériennes Latécoère- Aéropostale. 
(1) Débuts de l’aviation éthiopienne   
(2) de 1933 à 1938 
montage: lepeps